Syrie : la fronde s'étend, Damas serre la vis
http://www.lefigaro.fr/international/2011/03/25/01003-20110325ARTFIG00440-syrie-la-contestation-gagne-timidement-damas.php
Par Georges Malbrunot
Les manifestations pour «la liberté» ont essaimé, vendredi, à travers le pays et fait de nouvelles victimes.
À Sanamein, à 40 km au sud de Damas, une marche de solidarité se dirigeant vers Deraa, l'épicentre de la contestation contre le régime, a tourné au drame, vendredi après-midi, lorsque les forces de l'ordre ont tiré sur les frondeurs. Dix-sept d'entre eux auraient été tués, selon un bilan fourni par un militant des droits de l'homme, mais non confirmé de source indépendante.
Malgré un dispositif policier serré et des annonces d'ouverture politique, la «Journée de la dignité» a encore été marquée par de très nombreuses manifestations à travers la Syrie. À Damas, au moins trois cents personnes ont marché, après la prière, vers le souk Hamidiey, en criant «Dieu, la liberté, la Syrie, et c'est tout» , le slogan de ralliement de cette contestation sans précédent contre le pouvoir de Bachar el-Assad. «Des agents de la sécurité étaient postés à chaque coin de rue, raconte un manifestant joint par téléphone. Même dans le quartier chrétien de la Vieille Ville, on savait très bien que les vendeurs à la sauvette étaient des agents des renseignements qui repéraient les manifestants», ajoute notre interlocuteur. Au moins trois d'entre eux auraient été arrêtés par la police.
À Deraa, les forces de sécurité ont également tiré sur des protestataires rassemblés dans le centre-ville, où plus de cent manifestants ont été tués mercredi, selon les associations de défense des droits de l'homme. vendredi, des portraits d'Hafez el-Assad, le père de l'actuel président syrien, ont été brûlés et des slogans hostiles scandés contre Maher, le frère de Bachar, chef de la garde présidentielle.
À Daael, à 30 km au nord de Deraa, trois cents personnes se sont réunies
pour crier «Daael et Deraa ne se laisseront pas humilier». Des
manifestations ont également eu lieu à Banyas, mais aussi à Hamaa, où le
régime bassiste avait écrasé dans le sang une révolte islamiste en 1982,
faisant quelque 20 000 morts. Des vidéos sur YouTube ont aussi montré
des rassemblements à Homs, au nord-est de Damas, ainsi qu'à Lattaquieh,
en pays alaouite, bastion de la minorité au pouvoir.
Un scénario à l'irakienne
Jeudi, pourtant, le régime avait annoncé qu'il envisageait une levée de
l'état d'urgence, en vigueur depuis 1963, et entendait octroyer
davantage de libertés politiques. Mais les manifestants ne se contentent
plus de promesses. «Nous voulons une levée immédiate de l'état d'urgence,
assure notre interlocuteur damascène. Pourquoi devrait-on attendre qu'un
comité en discute ? Nous connaissons la politique syrienne : un comité,
cela veut dire qu'il faudra encore attendre des années.» Et le militant
d'ajouter : «Nous sommes fatigués de voir la corruption au sommet de
l'État. On aime bien encore le président Bachar. Mais les gens ne
supportent plus ceux qui l'entourent et qui s'en mettent plein les
poches.»
Déstabilisé comme jamais, le régime syrien n'entend pas céder rapidement.
«Il ne veut pas donner l'impression qu'il lâche en position de faiblesse,
car il a peur que cela entraîne d'autres demandes», analyse un expert.
Le pouvoir mise également sur les divergences entre manifestants. «Les
jeunes de Facebook et ceux de Deraa sont les plus radicaux. Ils veulent
un changement de régime, ils ne veulent plus accorder une autre chance à
Bachar el-Assad», nous affirme, depuis Damas, Hindt Kabawat, une
militante des droits de l'homme. «Mais moi, comme beaucoup d'autres,
ajoute-t-elle, je ne veux pas du chaos. On veut changer le système, mais
pas renverser le régime. En Syrie, n'oubliez pas que si on commence à
parler de révolution, cela va dégénérer en luttes sectaires. Beaucoup
redoutent un scénario à l'irakienne. Les minorités chrétiennes et
alaouites ont peur. Nous devons être prudents. La Syrie n'est pas la
Tunisie, où 99 % de la population sont des sunnites. Nous avons besoin
d'unité nationale. Le président a encore la possibilité d'agir. Mais il
doit le faire rapidement. Dans quelques semaines, ce sera trop tard.»
Les plus modérés des opposants auraient adressé des appels au dialogue
aux autorités. Mais, sous l'effet d'une répression accrue, les
manifestants les plus ultras sont peut-être en passe de prendre le
dessus. vendredi, la rumeur circulait que Bachar el-Assad pourrait se
déplacer jusqu'à Deraa. «Qu'il aille là-bas pour présenter des excuses
aux familles des victimes», lance notre interlocuteur à Damas.